Source: LIFE – Homeless men living along the banks of the Seine River during the ongoing French economic crisis. Paris, France. 1932
Il est toujours surprenant, et gerbant aussi, de voir les niveaux de cynisme que peuvent atteindre les papiers de certains journalistes. Ce phénomène en question me parait pourtant être plus l’apanage de journalistes exerçant leur talent dans de grandes rédactions, qu’elles soient télévisuelles ou papier, que de journalistes spécialisés dans des champs d’études plus éloignés du quotidien et du traitement que requiert l’instantané. Je me garderai toutefois de faire des généralités, tant il serait futile et simplement faux de mettre tout le monde dans le même panier. Prenons donc un exemple bien concret, à savoir un article publié vendredi 28 novembre en fin de journée sur le site du Monde, intitulé “Avec les “clodos célestes” du bois de Vincennes” et signé de la main de la journaliste Elise Barthet.
LES MORTS EN SERIE Y’A QUE CA DE VRAI!
Le contexte du papier tout d’abord. Une vague de froid souffle sur la France. De malheureux SDF crèvent les uns après les autres. Les médias mainstream, hyper-friands de morts en série (rappelons qu’il y a un mois et demi, le jeu consistait à rapporter les suicides en prison…) se sont évidemment emparés du phénomène. Les politiques ne sont d’ailleurs pas en reste, les Boutin, Sarko et autres y allant tous de leur petit commentaire outré. Ce qu’il y a de bien avec les morts en série, c’est qu’ils permettent de tenir en haleine les rédactions, les lecteurs et les téléspectateurs pendant plusieurs jours voire plusieurs semaines, ce qui est un petit exploit dans une industrie où l’information pourrit bien plus vite que n’importe quel fruit ou légume. Avec les morts en série, les journalistes enquillent les papiers et les reportages en pilotage automatique pendant que les familles ont de quoi se lamenter à l’heure du diner. L’industrie de la “dramatologie” tourne à fond et on peut être sûr qu’un mec comme Patrick Le Lay n’aurait pas renié le concept.
“ENFILE TON MANTEAU ET TES MOUFLES ET VA ME PONDRE DEUX FEUILLETS”
La structure de l’article du Monde est on ne peut plus classique. On est en présence d’un papier bien ficelé et très bien écrit, avec un titre efficace et un peu mystique qui donne envie au lecteur d’aller voir de quoi il s’agit. L’article, très limpide, ne contient pas de fioriture, et totalise 3157 caractères soit deux feuillets*, probablement comme l’avait demandé le chef de rubrique (”Bon aujourd’hui t’enfiles ton manteau et tes moufles tu vas aller me faire deux feuillets sur les clodos du bois Vincennes!“). Il s’ouvre sur une citation du protagoniste principal à savoir un clochard, pour nous plonger instantanément dans l’ambiance et revient sur les lieux, le bois de Vincennes en l’occurrence en plantant le contexte:
“Mardi 25 novembre, un sans-abri est mort de froid de l’autre côté du chemin. Le troisième en une semaine.”
A l’aide d’une biographie-express, on en apprend ensuite un peu plus sur les deux protagonistes, procédé classique pour humaniser l’affaire et projeter le lecteur dans la vie d’un inconnu:
“Philippe, lui, en a 49. Né à Quimperlé, il a été chef cuisinier pendant vingt ans, avant d’être atteint d’une sclérose en plaque. “J’allais pas servir les steaks en fauteuil roulant. La Sécu m’a versé de l’argent pendant un moment, puis plus rien”, se souvient-il. Comme ses amis, aujourd’hui, il touche le RMI.”
La journaliste s’évertue également à faire comprendre au lecteur à quoi peut ressembler la vie d’un clochard et recourt à quelques anecdotes bien senties qui pourraient tout aussi bien sortir du roman “Dans la dèche à Paris et à Londres” de Georges Orwell, pourtant publié en 1933:
“La veille, il a accepté de passer la nuit dans un gymnase d’accueil d’urgence. “C’était l’horreur: un dortoir de cinquante, les mecs puent, impossible de dormir, expulsion à six heures…”. Il préfère encore le bois.”
Concernant cet ensemble d’éléments, la journaliste du Monde réalise réellement un travail de très bonne facture, présentant un papier vivant, fluide, qui a le mérite de ne lasser le lecteur à aucun moment, et surtout plutôt complet au regard de l’espace qui lui est imparti dans le journal, à savoir deux feuillets. Le problème est donc ailleurs.
QUAND LE MONDE DONNE DES LEÇONS DE JOURNALISME A SES CONFRERES
La grosse faille de cet article tient en fait, aux légères digressions de son auteur, qui, à deux reprises, au début et à la fin de son article, met justement leur situation de bêtes de foire au service de la “dramatologie médiatique” en parallèle avec l’attitude des médias dans cette affaire.
La journaliste ouvre en fait son article, après la fameuse citation d’entrée de la manière suivante:
“Emmanuel et Philippe campent dans le bois de Vincennes depuis le mois de juin. En temps normal, cyclistes et joggeurs passent sans les voir. Mais ces jours-ci, les buissons grouillent de journalistes. C’est l’effervescence.”
Puis le conclut ensuite, lucide:
“Emmanuel [...] sait aussi que les médias se désintéresseront vite de leur cas. “Si le taux de mortalité baisse, ce qu’on ne peut que souhaiter, tout va s’arrêter”, dit-il sans illusions. Mais en attendant, les caméras se bousculent au bois. Alors il rajuste sa casquette, s’adosse au tronc, et visse un regard noir dans l’œil de la caméra : “Dans dix ans, je ne serais peut-être plus de ce monde.”
Or, il est affligeant de voir que dans l’histoire, la journaliste du Monde met finalement tous ses confrères dans le même panier en soulignant “l’effervescence” de l’affaire et son côté éphémère, mais sans jamais se poser la question de ce qu’elle même est en train de foutre dans le Bois de Vincennes. Aucune trace de remise en cause, ce qui n’est de toute façon pas vraiment le genre de la maison, ni de réflexion un peu poussée sur le cynisme du traitement compulsif de l’information. Evidemment, on ne lui donnerait pas l’espace de le faire de toute façon, cette journaliste n’étant pas éditorialiste. Mais le détachement affiché, dans la description de ces “buissons qui grouillent de journalistes” a tout du péché de supériorité de la part de la journaliste du Monde. Elle n’est pourtant que trop dans le même sac que les autres mais n’a visiblement pas le recul suffisant pour s’en rendre compte. Car ne doutons pas que sinon elle aurait certainement mentionné la chose de manière moins cynique et plus réfléchie. Parce que quoi que cette journaliste en pense, ce “regard noir dans l’œil de la caméra” est avant tout un regard noir dans l’œil de tous les médias faisant leur beurre sur ces êtres humains qui crèvent en série dans un pays ayant la possibilité matérielle d’y remédier. Le Monde y compris et elle par ricochet…
NB: Je tiens à préciser que je n’ai rien contre Elise Barthet. Je ne doute pas de son talent de journaliste qui ressort d’ailleurs dans le papier, mais je fustige évidemment cette tendance médiatique qui atteint en quelque sorte un paroxysme dans son papier, celle-ci dénonçant en filigrane un mouvement auquel elle contribue…
* Le feuillet est l’unité journalistique de base. Il représente un ensemble 1500 signes ou caractères.
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18 réponses pour le moment !? ↓
1 Secteur Sud // nov 30, 2008 at 17:54
Quelle bonheur de lire ce genre de critique éclairée. La dictature du ’scoop’ amène effectivement son lot de paradoxes dans les rédactions et dans l’appréhension des actualités par les journalistes. Assez curieusement Le Monde vit ce phénomène plus étrangement que d’autres, passant parfois par la schizophrénie pure et dure lorsqu’ils n’étaient pas les derniers à promouvoir monseigneur président mais à se dire que quand même il y avait un peu trop de connivence entre the last action nabot et les rédactions parisiennes… pardon de PQN.
2 Loïc Rechi // nov 30, 2008 at 18:09
Secteur Sud > Merci bien! Sinon, effectivement l’exemple que tu mets en avant rejoint exactement la double logique de l’article mentionné dans l’article ci-dessus. Tu utilises d’ailleurs le mot schizophrénie qui, assez bizarrement, ne m’est pas venu à l’esprit lors de la rédaction de l’article et je dois dire que tu vises juste. La course au scoop n’est pas sans rappeler la quête vers ce Graal qui rend fou.
3 thomas // nov 30, 2008 at 19:52
superbe analyse!
Le format est supérieur à ce que je lit habituellement sur les blog mais tu fais vraiment un super boulot et j’attends chaque nouveau post avec impatience!
4 grellety // nov 30, 2008 at 20:01
Ce mépris pour des hommes et des femmes, “exclus” – et exclus par qui et quoi, et pourquoi ? Pour que nos chers citoyens les plus fortunés le restent.
5 david // déc 1, 2008 at 8:37
Rechi tu me fais kiffer là.
Dr Gonzo serait fier.
6 Loïc Rechi // déc 1, 2008 at 17:25
Thomas & david > Merci les gars!
grellety > Je n’aurais pas établi un lien aussi radical, mais peut-être y’a t-il une part de vérité dans ce que vous dites…
7 Bourlingueur // déc 1, 2008 at 17:45
Exellent article Loic, qui met bien en avant l evidente schizophrénie de nos medias qui se mordent trop souvent leur propre queue.
Quelques statistiques et chiffres qui expliquent que le probleme est le meme tout au long de l annee meme si en été le sujet est moins vendeur ..
cf http://www.actuchomage.org/mod.....p;sid=3312
8 Monsieur Poireau // déc 1, 2008 at 23:47
Putain mais s’il n’y avait pas les sdf, les médias seraient obligés de parler de l’actualité, alors ?
)
Sauf si une vedette se marie ou divorce avant…
[Bravo, très bel article !].
9 Loïc Rechi // déc 2, 2008 at 10:31
Bourlimgueur > Thx! C’est vrai que les chiffres que montre ton article en question mettent en exergue une réalité que l’on déforme hiver après hiver. Mais c’est vrai qu’en été, on préfère parler des bouchons sur les autoroutes et des bagnoles des mecs de juillet qui croisent celles de ceux qui partent en août…
Monsieur Poireau > Oui y’a un peu de ça dans l’histoire… [Et Merci!!]
10 Zeller // déc 3, 2008 at 9:54
tiens c’est marrant, j’avais lu l’article en question.
Et probablement comme d’autres, et comme tu dis, a cause du titre un peu “mystique”. Je n’ai d’ailleurs toujours pas compris pourquoi elle les appelle “celestes”, mais j’ai du survole la chose.
Moi ce qui me rend fou sur lemonde.fr ou lequipe.fr c’est les fautes d’orthographe. Pas un article sans faute, jamais, ou meme le nom ecorne ou des articles de type depeche AFP.
11 Loïc Rechi // déc 3, 2008 at 10:24
Zell > Bon je t’avoue que je ne suis pas irréprochable moi-même, donc c’est un peu mal placé de taper sur les autres mais ouais sur Lequipe.fr par exemple effectivement c’est la soupe à la faute d’orthogrape quoi…
12 Mock // déc 3, 2008 at 17:07
Bonjour,
A vrai dire je découvre se site depuis deux jours, et je dirais que les articles qu’il contient sont réfléchis. Les thèmes abordés sont suffisament implanté dans l’actualité pour être réelement intéressant.
Ce qui me gène pourtant c’est le caractère “critique” dans le sens blâme de tous cela, on montre du doigt tel ou tel problème, on le commente, on l’explique, mais on ne donne pas forcement de “solution” (ca n’est surement pas le but de ce site d’ailleurs)….ajouter a cela les classiques “enfonçage de porte ouverte” de la part de certains commentaires et on obtient en faite un “blog beaucoup plus classique” avec des gens “pas content” qui dénonce certaines pratiques en oubliant que tous ceci est orchestré par des humains pour des humains que nous sommes aussi…
Dans cet article on critique un article de journal et on étend cela aux médias (sans pour autant généraliser trop tous ca, ce qui est un point positifs (peut-être que cela vient aussi du “faux pas” sur l’anorexie ?
)). Mais un journal comme “Le monde” est un journal payant privé de ce faite il cible une certaine partie de la population , qui eux mêmes semblent apprécier le journal (vu qu ils l’achètent!), ainsi ils n’ont pas de raison de changer de méthode. La compassion semble etre devenu un buisness bien lucratif…
D’un autre côté, si il n’y avait pas de reportage “plus ou moins choc” sur les sdf, nous aurions quoi a la une?
13 Loïc Rechi // déc 4, 2008 at 11:38
Mock > Ouais effectivement, à partir du moment où il y a des commentaires, on entre forcément dans une logique où la bêtise peut s’exprimer… Mais il faut se souvenir que c’est aussi la possibilité d’avoir des commentaires qui viennent étoffer et complèter ce qui est dit dans le billet. Et force est de reconnaitre que pour l’instant, les contributions intéressantes sont largement plus nombreuses que les réactions pathétiques sur AbstraitConcret.
C’est bien vu pour l’histoire de l’anorexie sinon, mais j’avoue que je ne l’ai pas vraiment vécu comme un faux pas. Disons que c’était plutôt une formule de style un peu maladroite
Quant à la dernière question, sur les reportages, plus ou moins choc, c’est plus l’essence même du concept de course médiatique entre jorunaux qui devraient être repensé. C’est triste mais j’ai l’impression que les morts de SDF ne sont rien de plus qu’un marronier inconscient dans l’esprit des redacs-chefs…
Bienvenue ici en tout cas!
14 Mock // déc 4, 2008 at 13:43
Loïc>
“C’est triste mais j’ai l’impression que les morts de SDF ne sont rien de plus qu’un marronier inconscient dans l’esprit des redacs-chefs…”
Ce qui m’atriste encore plus ; ce n’est pas tant le fait qu’ils conciderent ca comme un “marronier inconscient”, mais plutôt le détachement émotionnel avec lequel ils le font, une série de mort dans les rues ne choquent plus personnes tellement nous sommes habitués à voir des morts dans les médias (guerre, guerilla, etc…les exemples ne manquent pas); de plus des morts aussi “porches” dans le sens géographique du termes, on parle bien ici de gens qui sont devant nos fenêtres, devrait déclancher plus de “passion”…même pour nous a vrai dire: nous sommes la à en parler et c’est presque du réchauffer : des remarques qui reviennent souvent, une indignation général sur laquelle nous sommes d’accords et pourtant,…les discussion pleine de compassion et de crie d’alarme sont toutes aussi présente et nombreuse sur la toile que les reportages du type de celui du journal en question…j’avoue en être un peu blasé.
15 Zeller // déc 10, 2008 at 8:15
bon alors, voila, c’est le coup de gueule du Zeller. La preuve par l’exemple, et demontage d’une breve trouvee sur l’equipe.fr
http://www.lequipe.fr/Football.....laise.html
Formé à Toulouse, Jean-Louis Akpa-Akpro n’a changé vraiment convaincu au TFC. Passé par Brest puis Bruxelles la saison passée, l’ancien attaquant toulousain s’est engagé pour Grimsby, un club de division 4 anglaise, actuellement 22e de son Championnat. Il a signé un contrat de deux ans et demi, soit jusqu’en juin 2010.
1. “n’a changé vraiment convaincu” = moi pas comprendre toi quoi vouloir dire
2. S’il a ete forme a Toulouse, JE ME DOUTE BIEN qu’il jouait au TFC
3. S’il vient de signer un contrat de 2 ans et demi, ca me semble en effet PLUTOT LOGIQUE que celui-ci se termine en juin 2010, vu qu’on est en decembre
Alors que nous apprend vraiment cet article ? RIEN, en dehors du fait que Jean Louis Akpa machin a signe a Grimsby Town pour 2 ans et demi.
Vive les pigistes l’equipe.fr ! D’ailleurs pour prouver mon point de vue, je suis pas le seul, les commentaires sur cette breve sont eloquents:
Tomaz le 10 décembre à 08:13
Ce matin au petit dej g bu du lait et mangé une mandarine!
Quel est vraiment l’interet de cette info???
julio69 le 10 décembre à 08:05
excellent choix sportif
je resens un net regain de forme chez cette équipe
16 Zeller // déc 10, 2008 at 8:20
je pense que quelqu’un se devait de soulever ce point essentiel dans les crises que traverse notre monde moderne. Merci moi-meme.
17 Loïc Rechi // déc 10, 2008 at 10:22
Zell > t’es bon mec!
18 Elise Barthet // déc 16, 2008 at 22:37
En général, je ne prends pas la peine de répondre aux bloggeurs, mais votre analyse mérite quelques précisions.
D’abord, je ne travaille pas au Monde, mais au Monde.fr, qui sont deux rédactions indépendantes.
Ensuite, ce que vous qualifiez de “digressions” (les références à l’effervescence médiatique que j’ai observé cet après-midi là à Vincennes) me semble faire pièce à vos observations. A moins de me mettre en scène, ou de sombrer carrément dans le pathos, je pouvais difficilement insister davantage sur la présence d’autres journalistes dans le bois.
A la différence de mes confrères, j’ai passé 4 heures avec Emmanuel et Philippe. Nous avons beaucoup parlé et beaucoup ri en partageant un café et une dizaine de clopes.
Enfin, ce reportage va de paire avec un portfolio sonore en guise de portrait sur Béatrice, une voisine des “bonobos”. Allez donc jeter un oeil.
A une prochaine
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