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HENRY MOLAISON, L’AMNESIQUE QUI NE POUVAIT PLUS FORMULER DE NOUVEAUX SOUVENIRS DEPUIS 1953

décembre 23rd, 2008 · 9 Commentaires · Science

C’est l’histoire du mythe de la mémoire poisson rouge. On lui met tous les jours la même bouffe dans son bocal et à chaque fois ce couillon de poisson rouge se dit “Putain c’est bon cette merde, je connais pas, j’ai jamais goûté…” Pourtant, quand on transpose la chose chez un être humain, littéralement doté d’une mémoire de poisson rouge, et qui plus est sans être un fumeur de weed, ni un drogué notoire, ça laisse  plus que dubitatif, voire ça fait froid dans le dos. C’est pourtant la triste histoire de la vie de H.M, un Américain qui vient de rendre l’âme, début décembre, à l’âge de 82 ans…

Tout commence lorsque Henry Molaison, tout juste âgé de neuf printemps, s’éclate violemment la tête contre le sol après avoir été heurté par un cycliste. L’enfant souffre alors de complications à la suite de l’accident et se retrouve, dès lors, fréquemment pris de violentes crises d’épilepsies.  Malheureusement pour lui, on est alors en 1935 et les médecins n’ont aucun moyen de vérifier ce qui entraîne ces crises d’épilepsie répétées, et ne sont d’ailleurs pas même en mesure d’affirmer formellement que l’accident dont a été victime le petit Henry a été l’élément déclencheur des maux dont il souffre. Il passe alors les dix-huit années suivant son accident en vivant avec de fréquents maux de têtes. Les crises d’épilepsie, accompagnées de violentes convulsions se font de plus en plus régulières avec les années, si bien que la dégradation de son état l’oblige à abandonner son métier de mécanicien. On est alors en 1953, Henry est âgé de 27 ans et prend sans le savoir la décision qui va faire de lui le patient le plus important de toute l’histoire scientifique de l’étude du fonctionnement du cerveau.

Celui qui fut simplement H.M pour la quasi-totalité de l’humanité, pour des questions de respect de vie privée jusqu’à sa mort le 4 décembre 2008, décide en fait simplement de rendre visite au docteur William Beecher Scoville, un neurochirurgien de Hartford, la ville du Connecticut dont il est citoyen. Le docteur Scoville, après lui avoir administré plusieurs traitements médicamenteux qui ne donnent guère de résultats satisfaisants, prend l’initiative de l’opérer et de lui ôter deux petites bandes de tissus du cerveau qu’il soupçonne d’être directement responsables des violentes crises d’épilepsie dont souffre Henry Molaison.

Dans un sens, l’opération du docteur Scoville se révèle être un succès puisque H.M cesse effectivement de souffrir de ces affreuses crise d’épilepsie qui lui pourrissent la vie. Pourtant, la démarche du neurochirurgien, consistant à couper un petit morceau de l’hippocampe, se révèle rapidement avoir été une mauvaise idée. Le patient souffre dès lors d’un déficit de mémoire irréversible. Il se révèle tout simplement incapable de se créer de nouvelles pièces de mémoire. Le drame d’Henry fait pourtant le bonheur de toute un profession puisqu’il devient un sujet d’études passionnant, et se transforme simplement en un élément moteur de l’amélioration de la connaissance scientifique du fonctionnement du cerveau. Le cas Henry  Molaison est simplement un kif absolu pour les neuroscientifiques, illustrant parfaitement le proverbe selon lequel le malheur des uns fait le bonheur des autres.

Suite à son opération, de nombreux médecins canadiens et américains commencent alors à se relayer son chevet. C’est le cas du docteur Brenda Miller, professeur spécialisée dans le domaine des neurosciences cognitives à l’Institut Neurologique de Montréal et à l’Université Mc Gill, qui trouve donc chez Henry un sujet d’étude passionnant pour faire avancer la connaissance scientifique et à la fois un homme très aimable toujours partant pour se prêter à des tests, qui aura toujours le sentiment de la rencontrer pour la première fois.

Les nombreuses études effectuées avec Henry permirent ainsi de faire des avancées majeures dans le domaine des neurosciences. Certains exercices techniques répétés, sans que lui ne puissent s’en rendre compte en raison de l’effet poisson rouge expliqué en introduction, permirent de constater qu’une part de sa mémoire était en fait intacte. En lui faisant refaire encore et encore un exercice, apparemment difficile pour n’importe qui la première fois, consistant à relier une série de points avec un stylo tout en regardant sa main dans un miroir, le docteur Miller pu constater que son patient faisait des progrès à chaque essai, malgré le fait que pour la mémoire déficiente de H.M, chaque essai avait évidemment tout d’une première fois. Après plusieurs essais et sans être en mesure de comprendre pourquoi, Henry expliqua que la tâche ne lui semblait pas aussi ardue que s’il avait imaginé.  Ce sentiment anodin révélait en fait ce qui allait être une avancée primordiale dans l’histoire de l’étude du cerveau humain: il existe en fait non pas un, mais bien deux systèmes de création de nouvelles mémoires dans le cerveau.

Le premier système, connu comme la mémoire déclarative, enregistre les noms, les visages, les expériences et les garde jusqu’à un stade où ils sont consciemment récupérées dans des situations données. Ce système recours particulièrement à l’hippocampe, le fameux organe touché chez H.M. Le second système de mémoire, celui qui gère l’apprentissage moteur, est plutôt de l’ordre de l’inconscient pour sa part et a recours à d’autres parties du cerveau. C’est en fait cette partie de la mémoire qui vous permet après des années d’être encore capable de faire du vélo sans vous éclater la gueule misérablement, ou encore de ne pas vous retrouver comme un manchot le jour où vous reprenez une guitare entre les mains après une longue période sans pratique. Le destin tragique de Henry Molison aura ainsi permis à la science de réaliser l’existence de la nuance entre ces deux types de mémoire, l’expérience du docteur Brenda Miller ayant mis cette découverte en perspective.

A partir de l’âge de 27 ans, H.M ne fut plus jamais en mesure d’assurer aucun travail en raison de son handicap et devint donc principalement le patient fétiche de plusieurs neuroscientifiques. Cela dit, son amnésie n’endommagea pas ses facultés intellectuelles, et ne changea pas radicalement sa personnalité. Il resta tout à fait apte à accomplir des actes bien de son temps comme faire des courses au supermarché, tondre la pelouse, préparer à manger ou encore se foutre la main dans le futal en regardant tranquillement la télé. S’il était par exemple en mesure de se rappeler de l’existence de la Seconde Guerre Mondiale ou de l’époque de la grande dépression qui suivit la crise financière de 1929, il fut en revanche incapable de formuler de nouvelles mémoires et resta condamné à vivre éternellement dans un éphémère présent.

Après 55 ans d’amnésie, Henry Molaison est mort le 4 décembre dernier, d’une insuffisance respiratoire. Il avait 82 ans.

Sorry les kids, mais je trouvais ça trop cool comme dernière phrase. Imaginez-la écrite en blanc sur un écran noir, et lisez-la avec un ton de voix un peu grave, genre la voix française de Sylvester Stallone, comme ça du coup on a l’impression que c’est la dernière phrase d’un film hollywoodien qui aurait commencé avec ” Ce film est inspiré d’une histoire vraie”. Hop, générique maintenant et vous avez même le droit de prendre votre mec dans les bras et pleurer…

Pour les lecteurs intéressés par le fonctionnement du cerveau:

- Amour et Haine, deux sentiments presque similaires pour le cerveau humain

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9 réponses pour le moment !? ↓

  • 1 Slamolo // déc 23, 2008 at 17:05

    Les neurosciences, c’est vraiment fou. Et même si c’est très souvent aux dépends d’accidentés, franchement j’adore ça.

    Sinon, moi j’écris « hippocampe ». Y’a plusieurs orthographes ?

    Quant au tag H&M… c’est simple mais qu’est-ce que c’est bon !

  • 2 jicé // déc 23, 2008 at 18:39

    Moi ca me rappelle surtout quelqu’un la mémoire de poisson rouge ;)

  • 3 Slamolo // déc 23, 2008 at 18:50

    Tiens, d’un coup ça me rappelle cette planche de Passe-moi l’ciel.

  • 4 Santi // déc 23, 2008 at 23:00

    Il aura finit par oublier de respirer.

  • 5 Andréa // déc 23, 2008 at 23:45

    Entre 6 et 8 secondes (en moyenne) la mémoire d’un poisson rouge…Dur pour H.M

  • 6 Loïc H. Rechi // déc 24, 2008 at 1:29

    Slamolo > Effectivement, je crois que tu as entièrement raison sur l’écriture d’hippocampe. Avec un y, ça fait apparemment référence à un club libertin de St Maur… Bien vu sinon la planche de Passe moi l’ciel et sinon c’est que les neurosciences ont vraiment quelque chose d’assez fou, je me doutais d’ailleurs que tu commenterais sur le sujet ;)

    Jicé > Auto-bashing à ce que je vois…

    Santi > Joli!

    Andréa > Je te le fais pas dire…

  • 7 Slamolo // déc 24, 2008 at 8:34

    Hah, le club libertin… !
    Sinon, ça te dit pas une chronique sur le terrain ? D’un endroit comme l’hyppocampe. ÇA c’est du journalisme d’investigation !

  • 8 Loïc H. Rechi // déc 24, 2008 at 9:35

    Slamolo > Après le business de la prostitution en Chine dans FHM, c’est dans mes cordes…

  • 9 Edouard // déc 24, 2008 at 16:08

    Cool cet article, c’est fou tout de même. Finalement ca a du être beaucoup plus dur pour ses proches que pour lui.

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